Le business de l’or bleu à Dharavi

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A travers le rideau semi-opaque, Saïf regarde avec apitoiement les mères de famille assises le long du mur. La passivité fige leurs traits du visage. Plusieurs heures, elles restent assises, les bras ballants, le regard dans le vide. Exemptée de travail, elles restent néanmoins corvéables à merci. Leur mission ? Scruter la vanne endormie. L’eau ne coule pas en ce début d’après-midi. Pourtant, il fait si chaud. Les gouttes de sueur luisent sur leur front.

« L’eau arrivera par ce robinet seulement entre 20 h et 21 h 30. C’est ainsi chaque jour », explique Saïf. Le jeune homme de 20 ans seconde Nawneet au centre. Il identifie sans peine les fardeaux de sa communauté, dont celui de l’eau.

« Les femmes arrivent tôt pour surveiller l’arrivée et récupérer leurs portions. Sinon, elles repartiront sans rien et on leur dira que c’est de leur faute. »

Les gestionnaires des pompes tirent bénéfice de cette quête à l’or bleu. L’eau coûte désormais une fortune pour les pauvres… en argent, et en temps.

L’installation de robinets publics disséminés dans le bidonville n’est pas si ancienne.

« Elle remonte à un peu plus d’un an pour celui situé en face le centre », estime approximativement Saïf, sans que l’information puisse réellement être vérifiée.

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Dans le bidonville « en dur », des bidons stockent l’eau non potable. Les habitants le recouvrent d’un tissu pour éviter la prolifération de moustiques.

Le gouvernement considère Dharavi comme un espace « régularisé » et s’est engagé à construire des toilettes publiques, apporter l’électricité et fournir l’accès à l’eau. Mais tout le monde n’est pas à la même enseigne. Il y a des « riches » parmi les pauvres. La famille de Rupali, une jeune fille du centre, bénéficie de plusieurs robinets privés à domicile. Un grand luxe ! L’espace leur permet de stocker l’eau dans une petite citerne bleue et d’ainsi s’alimenter au gré de leurs désirs dans la journée.

La plupart n’ont pas cette capacité de stockage et récupèrent, chaque jour, la dose autorisée. Les horaires d’activation des pompes diffèrent d’un espace à l’autre. Tantôt le matin, tantôt le soir, tantôt la nuit. Les tributaires de l’alimentation publique, comme la famille de Saïf, en connaissent les formalités et marchent de longues minutes avec des bidons d’eau chargés sur les épaules.

« Nous payons chaque mois entre 300 et 400 roupies, raconte t-il. C’est très cher pour nous (1) »

En échange, sa mère repart avec trois bidons de 20 litres chaque soir. Une broutille en comparaison des 150 litres d’eau en moyenne consommés quotidiennement, en France, par personne. L’utilisation de l’eau à Dharavi se maîtrise à la goutte près car il faut également se fournir de l’eau en bouteille.

« Les soixante litres partent tellement vite entre la cuisine, le linge, et la toilette de toute la famille, poursuit-il. De temps à autre, notamment quand il fait entre 40 et 50 degrés, on donne davantage d’argent pour en avoir 80 litres. »

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Saïf vit avec sa mère, ses frères et sœurs à Dharavi. Il assure l’ouverture du centre de l’association Dharavidiary et épaule ainsi le responsable, Nawneet.

Le pourboire glissé dans la poche du « maître » du robinet suscite l’animosité chez Saïf. Cet homme habite juste en face du centre. Il a la main sur le débit d’eau et récupère les taxes.

« Il a le pouvoir de faire ce qu’il veut. Si quelqu’un donne un petit billet, le maître l’autorise à passer devant les autres. Et en haussant le ton, il peut nous renvoyer. Parfois, ça dégénère et les gens se donnent des coups de poings. Alors le maître renvoie tout le monde chez soi, sans eau », raconte le jeune homme.

IMG_5690Les moins bien loties restent les familles qui vivent sur les trottoirs. Inexistantes aux yeux de la loi, elles n’ont ni accès à ces robinets publics, ni aux toilettes d’ailleurs. Les besoins naturels se font à la vue de tous. L’eau est puisée directement en fracturant les immenses pipelines qui alimentent la ville en eau. Ceux qui ne font pas dans l’illégalité n’ont d’autres choix que de quémander. Saïf sait que l’empathie ne fait pas toujours ses preuves.

« Les femmes marchent d’un point à l’autre pendant plus d’une demi-heure pour réclamer un bidon gracieusement. Parfois, le maître (de la vanne) ne leur laisse rien… »

Une application pour remédier au problème

La consommation d’eau devient tant une consommation d’argent qu’une consommation de temps pour ces habitants. A la demande de la famille, certaines filles arrêteraient l’école obligatoire pour assurer cette corvée quotidienne. Ce ne semble pas être le cas dans le quartier où se trouve l’association Dharavidiary. Seules des majeures font le guet pendant que les plus jeunes étudient au centre.

Une dizaine d’entre-eux brandit la technologie pour tenter de résoudre ce problème tenace. Ils ont créé, l’an passé, l’application mobile « Paani hai jeevan » qui organise les longues files d’attente au robinet d’eau. Elle n’est encore qu’un prototype mais une entreprise américaine étudie son développement à Dharavi et sa reproduction dans d’autres bidonvilles. Sûrement limitera t-elle les bagarres et libérera-t-elle un temps précieux pour leur génération de femmes dont l’envie d’émancipation est plus grande que jamais.

(1) Le salaire minimum d’une famille est d’environ 3 000 roupies.

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4 réflexions sur “Le business de l’or bleu à Dharavi

  1. L’eau, l’enjeu du 21 éme siècle…
    Merci pour cet article, qui au delà de l’information sur la distribution de l’eau, contribue à une prise de conscience sur l’importance de l’eau dans un grande partie du globe et participe à un responsabilisation individuelle et collective.

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