Naître fille, une malédiction

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Misba

Samedi, l’Aïd el-Fitr a conclu par des festivités la fin du jeûne du ramadan. Traditionnellement, Misba s’est ornée les mains d’henné. Les couleurs flamboyantes de cette poudre répandue en Inde enjolivent tout au long de la semaine ses mains et celles d’une dizaine de jeunes musulmanes du centre de Dharavi Diary.

Fière de la beauté qu’offre ses tatouages éphémères, Misba se laisse prendre en photo sans sa burka, posée sur le dossier de la chaise. Juste une. Habituellement, elle ne laisse entrevoir que son regard. Le filon passe bien. Nous évoquons ce dernier film bollywoodien « Bajrangi Bhaijaan » dont l’acteur Salman Khan fait saliver les jeunes filles de Mumbai.

« Il a même été projeté sur un écran dans Dharavi ce week-end ! », s’enquit Misba, pour montrer sa reconnaissance de premier plan.

Misba étudie au lycée catholique Mount Mary Convent, dans le quartier aisé de Bandra. Elle semble vouloir se justifier.

« J’ai conscience d’être née dans une bonne famille où je suis tout aussi respectée que mes frères. Je vais à l’école privée tous les jours en bus et ensuite, je viens étudier ici au centre », m’explique t-elle.

Misba est « bien née ». Elle rêve d’être médecin. Sa jeunesse n’est pas tout à fait semblable à celles d’autres indiennes. Pendant plus d’une heure, elle parle avec clairvoyance de cette quête d’affranchissement nécessaire face à une société patriarcale où la femme n’a pas son mot à dire.

Tuées à la naissance

Sur le clavier de l’ordinateur, posé sur ses jambes en tailleur, elle fait une nouvelle recherche dans Youtube. Elle s’attarde sur la région de l’Uttar Pradesh (nord est de l’Inde), en décembre 2014.

« Regardes toutes ces vidéos dans les médias sur les nourrissons empoisonnés et retrouvés morts dans cette région simplement parce qu’elles sont des filles. Les autorités font passer ça pour des suicides mais les gens savent. Les femmes se font tuées. »

Certains mettent un terme à « la malédiction » avant même la naissance. Selon un article du Huffington Post (2 juillet 2015), « plus de 12 millions de femmes ont avorté les 30 dernières années simplement car les bébés portés étaient des filles. »

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Tanisha

Tanisha, âgée de 10 ans tout au plus, tend l’oreille depuis plusieurs minutes et se montre très attentive aux propos de Misba. Elle ferme sa bande dessinée en anglais et s’insère dans la discussion.

« Avoir un garçon est mieux perçu. L’investissement est meilleur, surtout que la femme ira ensuite vivre dans la famille du marié, » me raconte t-elle.

La lucidité de ses propos donne des frissons. Le sacrifice financier du mariage (payé par la famille de la mariée) est perçu comme un épouvantable fardeau. Misba évoque la dure réalité de sa meilleure amie, présente dans la pièce au moment de notre échange, mais dont elle ne veut évoquer le nom.

« Elle fait le linge, les courses, le ménage, les repas. Pourtant, les hommes mangent en premier la nourriture qu’elle prépare. Et elle n’a que les restes, une fois les hommes sortis de table. Elle est leur serviteur, rien de plus. »

Des changements longs à amorcer

Misba raconte que son amie a été promise à un homme par des arrangements entre familles. Sans avoir son mot à dire. L’avenir conjugal de Misba, lui, ne sera pas « forcé ». Il lui importunera de choisir son époux, le temps venu, en connaissance des « critères » à remplir.

« Ma mère m’a dit que je pourrai choisir l’homme que j’épouserai, poursuit-elle. Un musulman bien-sûr ! »

Les mariages inter-religieux (également inter-castes) restent encore rares et peuvent mener au crime par les familles respectives (Voir article Huffington Post). Misba ne songe même pas à transcender la règle.

« Ça ne se fait pas, une musulmane reste avec un musulman. C’est normal », objecte t-elle.

Malgré cela, la jeune femme de 15 ans assure que l’évolution des mentalités opère dans les grandes villes telles que Mumbai. Lentement. Insoumise, ambitieuse, combattante, la jeunesse fait souffler un vent nouveau. Comme en décembre 2012 où les indiens ont massivement manifesté après un viol collectif sur une femme à New Delhi. L’affaire avait eu un écho dans le monde entier et le soulèvement massif au niveau national revient souvent comme une référence dans le combat des jeunes filles.

« On ne peut plus accepter cela et je suis sûre que notre génération peut faire bouger les choses, changer la société. Même si cela ne sera visible que dans de longues années, » espère t-elle.

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Au soir, le centre Dharavi Diary se vide. Les plus jeunes rentrent chez eux quand d’autres débutent une soirée de travail, comme Misba.

Misba aurait aimé discuter encore et encore sur ce sujet phare. Mais le devoir l’appelle. Elle a désormais 15 ans et, en plus de ses journées d’études, elle assiste un médecin chaque soir de 18 à 23 heures.

 » Je suis très heureuse de faire ce travail car je ne tiens pas du tout en place, me confie t-elle. Et puis, je gagne 1 000 roupies par mois pour la famille ! » 

L’équivalent de 15 euros pour 100 heures de travail.

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Une réflexion sur “Naître fille, une malédiction

  1. coucou c’est Isée je suis chez mamie martine nous venons de lire ce que vous voyez. a mon école c’est pas pareil. moi j’ai 8ans et j’ai plein de copains garçons et meme un amoureux pas choisi par mes parents. il s’appelle Hugo. Allez vous bien tous les deux. continue a écrire souvent et envoi de belles photos. On pense a vous et on vous aime. bisous et à bientôt. Isée Martine

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