Du « bozoul » au « bonjour » … L’apprentissage de la langue dans sa splendeur

Entre le privé de qualité, le public, l’enseignement de la rue, l’école est à deux vitesses en Inde. Elle l’est même au sein des familles où les filles, reléguées d’office pour certaines dans les écoles gouvernementales, ne bénéficient pas du même traitement de faveur que leurs frères. Quelques jeunes rencontrées à Dharavi ne s’étonnent d’ailleurs pas d’être entassées à plus de 85 par salle et de ne pouvoir mériter l’attention du professeur que de temps à autres.

« Beaucoup quittent ensuite l’école à la fin du cursus secondaire (rendu obligatoire depuis 2010) pour s’occuper de la famille. Elles n’ont à ce moment là que 14 ans », raconte Nawneet.

En parallèle de mes occupations à Dharavi – et pour ne pas avoir les deux pieds dans le même sabot -, j’ai souhaité rencontrer une autre frange de la population… plus privilégiée (31,41% en 2012). Celle qui poursuit les études une fois le seuil obligatoire franchi.

graphique taux de sco
Source : Unesco

En arrivant à Saint Andrews’ college(1) ce matin-là, je croise au milieu des couloirs des centaines d’étudiants tout juste majeurs. C’est ici que je vais intervenir, chaque mercredi, auprès de deux cohortes d’étudiants de 18 à 20 ans.

Les longues tresses de coutume à l’école sont dénouées, les uniformes abandonnés. La principale, vêtue d’un splendide sari rouge et or, m’indique le chemin à suivre et retrace rapidement la philosophie de l’établissement.

Près de 4 000 étudiants fréquentent cette université pour y apprendre le commerce, les langues, la science ou encore le droit. Différents milieux sociaux et religieux se côtoient bien que le statut « d’établissement de la minorité » réserve 50 % des places aux catholiques.

Libres d’assister aux cours (présence minimum pour 75 % des cours), les étudiants peuvent être entre 40 et 75 par classe. C’est moins que dans les écoles primaires gouvernementales … Mais tout de même, je me dis que le défi s’annonce corsé pour la novice de l’enseignement que je suis !

« Ah je suis heureuse de vous voir… J’espère qu’avec une française, les élèves auront plus d’entrain et seront moins dissipés « , me lance Danielle.

La jeune indienne, professeure de français, est arrivée en remplacement d’un congé maternité depuis quelques semaines. Ensemble, nous planifions les ateliers que je ferai au cours des deux mois, en supplément de ses cours.

 » Contrairement aux apparences, nous n’avons pas beaucoup de moyens et je n’ai qu’un bouquin, très ennuyant, pour leur apprendre la langue française », déplore t-elle d’entrée de jeu.

Je propose à Danielle mes multiples idées plus interactives : étude d’un court métrage, jeu de l’oie autour de la conjugaison, découverte de la culture par l’image, etc. Et pourquoi pas, pour le bouquet final, apprendre les paroles d’une des chansons de Carla Bruni ? Au départ, je n’étais pas franchement enchantée par cette possibilité. Mais finalement, plusieurs sites français et notamment Slate racontent qu’elle fascine les médias indiens depuis plusieurs années et suscite l’admiration chez les jeunes.

« Tout ça est parfait ! Allons-y, la classe nous attends, vous allez pouvoir vous présenter », renchérit Danielle.

Comment ça, maintenant ? La plongée dans le grand bain est un peu rapide. Dans la classe, une quarantaine d’élèves vaque à ses occupations. Les ventilateurs tournent à plein gaz et les fenêtres grandes ouvertes donnent le sentiment de faire cours en pleine rue.

La négligence intentionnelle de la part des élèves à laquelle m’avait rapidement préparé Danielle n’en n’est rien. J’obtiens le silence sans même le demander pendant mes 10 minutes d’intervention. Un point plutôt réconfortant.

Alors que beaucoup d’indiens croisés dans la rue ont un accent indéchiffrable en anglais – en plus de leur remarquable capacité à manger les mots -, j’ai enfin le sentiment de comprendre pleinement les élèves. Et vice-versa.

Danielle reprend la main et corrige un exercice de conjugaison réalisé à la maison. Installée dans mon coin en « observatrice », pour les premières séances, je souris à l’écoute de la prononciation en français cette fois. Authentique !

Danielle n’avait pas menti… Le contenu du cours n’est pas des plus passionnants. Et je saisis l’absurdité de certains modes appris à des débutants -visiblement perdus- que nous même avons mis du temps à saisir. Du style :  » Nous ne nous levons pas vite  » ou  » Reçut-il une lettre de notre part ? »

« C’est tout le problème du système éducatif indien », estime Danielle. Nous leur bourrons le crâne dès le départ avec de la grammaire et de la conjugaison à l’écrit sans même laisser de place à l’expression orale. Du coup, ils ne savent pas vraiment parler français ! « 

Le cours touche à sa fin et l’enseignante conserve les dix dernières minutes pour faire l’appel. Elle fait défiler les « numéros d’immatriculation » des élèves jusqu’à 95. Les enseignants n’utilisent pas le patronyme pour la simple et bonne raison « que beaucoup portent les mêmes noms et prénoms en Inde. »

(1) « College » équivaut à l’université française. Les élèves préparent un bachelor, soit un bac +3.

Le saviez vous ?
Le français est la première langue étrangère enseignée en Inde.
Publicités

3 réflexions sur “Du « bozoul » au « bonjour » … L’apprentissage de la langue dans sa splendeur

  1. ton article est vraiment intéressant Mathilde: je retiendrai toute cette diversité que tu cotoies à Bombay – entre ton implication au bidonville et cette plongée dans un collège…. c’est super. Merci

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s